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Sakurajima

Une, puis trois, puis dix... ma page se couvre de petites pierres noires et de poussière tombées du ciel. Est-ce que les dieux astiquent l’Olympe japonais ? Phénomène. Je suis assis sur un bloc de lave et je rédige quelques lignes sur une page blanche. En quelques minutes elle se noircie de scories que crache le volcan.

La première chose que vous pouvez penser : Quelle idée d’écrire au pied d’un volcan alors que celui-ci déverse sa cendre sur mon environnement, dans mon cou, sur mes cheveux et, le pire, dans mes yeux au point de les faire pleurer. Vous pourriez ajouter que tout ce que je respire s’infiltre dans mes poumons. Quelle horrible image !

SakurajimaSi j’en suis arrivé là c’est parce que, au cours de mon tour du monde, je désirais me rendre à Sakurajima, une petite île du sud du Japon. Un documentaire lors d’une émission de télévision m’en avait suggéré l’idée pour des faits surprenants et inattendus dont j’ai l’intention de vous narrer. Renseigné et conseillé par mon ami Bruno de Tokyo je traverse tout l’archipel nippon en bus et en train jusqu’à Kagoshima, la ville préfecture de la province du même nom. De là un ferry me transporte à Sakurajima en moins de quinze minutes. Sakurajima n’est pas à proprement parler une île. C’est plutôt une presqu’île depuis qu’un certain jour de 1914, par une formidable éruption, le volcan expectora ses déjections qui rejoignirent la côte tout proche. Depuis la route circulaire a une sortie et une entrée par ce petit lambeau de terre.

Dans l’immédiat j’emprunte une route goudronnée, mais poussiéreuse, comme le sont également les toits des voitures ayant stationnées plusieurs heures. Je pars à la recherche de la Youth Hostel qui m’hébergera pour la durée de mon séjour trop court, quatre petits jours seulement. Après un bain réconfortant dans une eau chaude et relaxante en provenance du volcan je flâne dans les rues du petit port. Je réfléchis au programme sur l’occupation de mon temps tout en contemplant un flamboyant coucher de soleil en compagnie de charmantes et mélancoliques Japonaises. Ma fenêtre s’ouvre sur le volcan et son éternel panache. Je l’entrebâille tout juste, car la poussière constante s’engouffre rapidement à l’intérieur. D’ailleurs une note de l’hôtel, très certainement conçue par le personnel d’entretien, recommande de clore les ouvertures donnant sur l’extérieur. Tout en prenant grand soin de mes appareils je filme et photographie, de là, la montagne et la mer. La vue est splendide.

Le Mont Sakurajima est l’un des plus actifs volcans sur les cinq continents du monde et même sur le sixième, l’Antarctique. Sa fumée envahit l’air, le sol et la ville au gré du vent au point d’étendre le linge à l’intérieur des maisons. Elle contient ces petites particules constituées de petites pierres noires, comme je vous l’ai dit, plus ou moins grosses, obligeant les enfants d’aller à l’école coiffés d’un casque en plastique. Ces casques de couleur jaune ont un étrange effet sur leur petite tête. Ils en ont pris l’habitude et en souriant ils s’offrent volontiers à l’objectif des photographes. Ce sont les stars du volcan.

Ce n’est pas la seule originalité sur cette île. J’ai employé à dessein le mot phénomène, car, en effet, elle a d’autres particularités.

SakurajimaDes coulées et des champs de lave en se solidifiant ont sculpté d’étranges figures où l’imagination va bon train. On peut reconnaître la silhouette d’un lion ou celle d’un crocodile ou encore la tête emplumée d’un indien ou la gueule d’un chien. A flanc de montagne, au milieu de plantes et de fleurs couvertes de poussière, l’observatoire Yunohira permet d’avoir une vue panoramique exceptionnelle sur Kagoshima et ses environs. Plus bas un laboratoire séismographique étudie en permanence les réactions internes du sous-sol, tandis qu’à proximité le Center’s visitor, le Centre d’information, accueille les visiteurs en leur présentant un film et une ample documentation sur l’île.

L’eau chaude sort au milieu de la lave. Elle forme de petites excavations où il fait bon se baigner en plein air face à la mer et aux jeux des dauphins tout en levant la tête vers le cratère du volcan majestueux et orgueilleux. Les Japonais aiment venir prendre un bain de bonne heure chaque premier janvier pour jouir du premier rayon du soleil levant. On dit que les personnes âgées tout en perdant leur fatigue rajeunissent de dix ans. Comme j’y ai pataugé à plusieurs reprises je dois avoir atteint l’âge d’un nourrisson. Cette eau serait salutaire aux névralgiques et aux rhumatisants et procurerait un réel bienfait à la peau.

SakurajimaUne autre singularité propre à l’île de Sakurajima ce sont les navets géants et les mandarines naines. Les premiers, les Sakurajima daikons, pouvant peser jusqu’à 30 kg, volumineux, atteignent cette taille uniquement sur ce sol volcanique. Lors de la fameuse éruption de 1914, alors que la lave recouvrait tous les champs cultivables les paysans quittèrent les lieux emportant avec eux quelques graines de ce légume. Ils les plantèrent sur d’autres sols et n’obtinrent que de vulgaires radis. Revenus sur leur terre les graines restantes donnèrent à nouveau d’énormes navets. On arrive à les exporter en les conservant coupés en tranche. Quant aux minuscules mandarines, les plus petites du monde, il paraît qu’elles sont exquises et très parfumées. Malheureusement pour moi ce n’était pas la saison et je n’ai pas pu vérifier.

SakurajimaL’île, malgré les inconvénients du volcan est très touristique. Des hôtels, des parcs, des excursions comblent de joie les visiteurs, grands et petits (le parc des dinosaures par exemple). Outre les attraits de la nature qui a su reprendre le dessus et redevenir verdoyante, on peut admirer quelques temples et quelques monuments. Au sud de l’île des coulées de lave ont englouti trois villages et seul émerge le sommet d’un tori, sorte de portique à l’entrée d’un lieu saint. La nourriture est excellente. J’ai pu goûter quelques plats locaux tel le Kagoshima Ramen, des pâtes avec une sauce d’os de porc et de poulet, ou bien le Kibinago, des sardines de 7 à 8 cm au sel, au gingembre et au vinaigre présentées en forme de pétales de chrysanthèmes sur un plat. Le Shochu est une boisson fermentée et alcoolisée à base de patates douces, élaborée en cuve à Kagoshima et que l’on boit coupée d’eau.

Jean Russo nous a quitté en 2001, il a écrit le récit de voyage de son tour du monde et a réalisé de nombreux articles qu’il a publié sur Pammagazine.

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