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Clipperton

Combien de grands voyageurs qui sillonnent les mers ont Clipperton sur leurs cartes maritimes ? Combien y ont débarqué ? Peu, très peu. Les habitants des pays que baigne l’Océan Pacifique, les Européens et même les Français ne connaissent pas l’unique atoll perdu quelque part en hémisphère Nord de ce vaste océan par 10°18’ de latitude Nord et 109°13’ de longitude ouest, face au Costa Rica et à plus de 1300 km du Mexique, à 6500 km de l’archipel de Tahiti et 2600 km d’Hawaii. C’est à cette découverte que je vous convie, souhaitant qu’un jour vous puissiez aborder ses côtes.

 

ClippertonClipperton vous paraitra une terre de désolation. Aucun avion, aucun bateau de lignes régulières ne vous y emmènera. Ne comptez pas sur les quelques bateaux de pêche mexicains et encore moins sur les hélicoptères du continent américain trop éloigné. Et pourtant j’y suis allé en bateau et hélicoptère sur autorisation spéciale de la Marine nationale française, l’île étant française.

L’atoll est désertique. Des millions de crabes, des milliers d’oiseaux, quelques lézards l’habitent. Des cocotiers importés poussent par-ci par-là, à l’exception d’une toute petite palmeraie. Des coraux morts forment le sol et le sable de la plage.

ClippertonUn seul rocher d’origine volcanique haut de 29m, provenant de lave trachytique et rhyolitique surgit au sud-est de la couronne corallienne. L’élément aquatique composé d’une forte teneur en hydrogène sulfuré (H2S) occupe le fond d’un trou pour l’instant inexploré en totalité, cheminée du volcan sous-marin situé à l’intérieur du lagon, ce dernier en eau douce.

Ignoré par la plupart de la population du globe, ce bout de terre fut découvert, dit-on, par Magellan lors de son unique et funeste tour du monde. Plus vraisemblable le nom lui a été donné par un certain mutin Clippington, alias Clipperton débarqué ici en 1704 du navire du corsaire William Dampier par décision punitive. Une autre version donne Clipperton comme pirate qui aurait volé le voilier de Dampier et fit de l’île sa base.

En 1711, le 13 avril, De Prudhomme et Du Bocage commandants des deux frégates françaises la "Découverte" et la "Princesse" signalent leur passage et nomment l’île, "Ile de la Passion", ce jour-là étant un vendredi saint. Cependant aucune carte ne mentionne ce nom. Clipperton resta sa dénomination.

 

LA FAUTE AU GUANO

 

Lockardt, un armateur du Havre au constat de l’importance du phosphate dans l’île conseille au gouvernement de la France de revendiquer cet îlot. Ce qui fut fait en 1858. Le lieutenant de vaisseau Victor Le Coat de Kerveguen à bord de "L’Amiral" en prit possession le 17 novembre de la même année. L’acte fut notifié peu après auprès du Consul de France à Hawaii et au gouvernement de cet archipel.

A partir de cette date débute "l’affaire de Clipperton", appelée aussi "la guerre du guano"(*) causée par le désir d’exploitation du phosphate par les Etats-Unis, le "Guano-act" et le Mexique sans autorisation de la France. Si, après s’être bien servis les Etats-Unis reconnaissent la souveraineté de la France il n’en va pas de même du Mexique qui considère l’île sous domination mexicaine jusqu’à l’arbitrage d’un "monsieur bons offices" en la personne du Roi d’Italie Victor-Emmanuel en 1931. Mais avant cette date il se passe sur cet atoll une tragique histoire.

Voulant conserver ce minuscule territoire et pour prévenir tout débarquement français le gouvernement de Mexico envoie une garnison en 1897 commandée par le capitaine Ramon Arnaud Y Vignon qui d’ailleurs avait des origines françaises. Ce sont 26 personnes, militaires et leur famille, ravitaillées régulièrement jusqu’en 1914. Mais le pays, en pleine révolution avec les Venustiano Carranza, Emiliano Zapata et Frederico "Pancho" Villa, se désintéresse de ses militaires et les oublie totalement. Querelles, scorbut et mortalité enfantine s’en suivent. Le capitaine et le reste des hommes décident de rejoindre le Mexique par leur propre moyen une vieille barcasse à rames qui ne les conduit pas au terme de leur entreprise. Restent sur l’île les femmes et les enfants et un seul homme Alvarez auquel Ramon Arnaud a confié les familles.

Gardien du phare où il a sa demeure, Alvarez en l’absence des hommes se proclame "Roi de Clipperton".Loin de les protéger il fait subir aux femmes et aux adolescentes des sévices sexuels quotidiens. Il "règne" par la terreur après s’être emparé de toutes les armes et désire être servi comme un monarque par ses "sujets". Ce calvaire dura trois ans. Tirza Randon, âgée de dix-neuf ans, concubine du lieutenant Cardona, commandant en second disparu en mer avec Arnaud, exacerbée par cet esclavage sexuel, en accord avec les autres femmes, le tue à coup de marteau lorsqu’il lui demande de partager sa couche ce soir-là. C’était le 16 juillet 1917. Le lendemain l’"Yorktown", croiseur américain, fait escale afin de vérifier si l’atoll ne cache pas quelques bases ennemies ou des trafiquants allemands exportant du phosphate pour la fabrication de poudre à canon durant la guerre de 14-18. Quelle ne fut pas la surprise de l’équipage de trouver des êtres humains, femmes et enfants, en piteux état...

Au cours de la seconde guerre mondiale, cinq mois après Pearl Harbor, le 17 avril 1942 les Américains envoient un navire sur Clipperton sans autorisation de la France ayant d’autres "occupations" (sens propre et figuré), pour y établir une piste aérienne qui ne fonctionna jamais et une station radio-météo. Des vestiges de cette présence subsistent encore : douilles d’obus, tôles ondulées pour baraquement et un… siège de W.C., seul élément encore debout !

ClippertonAprès la guerre la France enverra assez régulièrement des navires de la Royale, en particulier le bateau-école le "Jeanne d’Arc" appelé "La Jeanne" par les élèves officiers, actuellement porte-hélicoptères. A chaque visite l’équipage scelle une plaque commémorative en bronze et hisse les couleurs au son de l’hymne nationale. Cette cérémonie se perpétue par la présence dans l’Océan Pacifique de vaisseaux ancrés à Papeete, tel la frégate de surveillance "Vendémiaire" sur laquelle j’ai embarqué.

 

FAUNE ET FLORE

 

La ceinture de l’atoll constituée de corail mort, comme indiqué plus haut, a 12 km de circonférence et large de 45 à 400m. La surface totale représente une ellipse de 7 km2, le grand axe ayant 3 km environ. Le trou "sans fond" atteindrait 91m par sondage. Il a été étudié en partie par des scientifiques, tandis que l’équipe du commandant Cousteau l’a exploré et est descendue jusqu’à 40m dans l’impossibilité d’aller plus loin, l’acide à cette profondeur rongeant les combinaisons étanches. Quelques ouvertures dans cette cheminée permettent un va-et-vient entre l’eau du lagon et celle de l’intérieur. Aucun poisson ne vit dans le lagon à part de petits crustacés, des algues et d’autres minuscules en suspension dans l’eau. J’ai déjà mentionné l’unique rocher qui domine l’îlot en partie recouvert de guano où nichent les frégates et les cocotiers constituant la seule végétation de surface, ainsi que quelques touffes genre liseron et des herbes folles envahissant les rives du lagon.

ClippertonDans l’océan, séparé des côtes par une forte barre qui ferait bien l’affaire des surfers, tournent des bataillons de requins-marteaux, des dauphins rieurs, des thons gloutons, des baleines majes-tueuses, des raies géantes, les merveilleuses raies manta qui s’amusent à virevolter gueule ouverte à la recherche de l’abondant plancton, des murènes effrayantes et également de nombreux poissons exotiques aux mille belles couleurs. Des tortues fréquentent les lieux, mais ne s’y reproduisent pas. De gros crabes noirs, ballottés par les vagues s’aventurent sur les plages.

Sur la bande lagunaire volent et nichent des milliers d’oiseaux : fous de Bassan au bec bleu ou jaune, aux palmes vertes ou rouges, frégates aux larges ailes, sternes, foulques, etc.. et des crabes oranges, dit "crabes de Clipperton" en nombre incalculable. J’ai vu un seul lézard noir courir entre les branches mortes de corail dispersées sur le sol. Il y aurait également des souris introduites probablement par des navires.

Tous ces animaux loin de la présence humaine vivent en paix et sans crainte. Le fou de Bassan pond deux œufs qu’il couve. Il en cèdera un au crabe affamé. Le crabe n’en prendra qu’un laissant l’autre pour perpétuer la race aviaire. Cette entente cordiale est respectée. Si l’oiseau ne couve qu’un œuf, le crabe ne le gobera pas. Par contre le crabe dévorera tout animaux, plantes ou objets tels que papiers, tissus, cuir, plastiques. D’un oiseau mort ou même seulement blessé il ne laisse que le squelette quelques heures après. Ne soyez pas blessés et immobilisés seuls sur l’île ! Ils se mangent même entre eux. Une gentille et petite colonie de pélicans vit paisiblement à l’écart des autres oiseaux.

Cette petite tête d’épingle au milieu de l’immense Pacifique est devenue depuis 1986 d’un intérêt économique certain. Cent ans après le début de l’exploitation du phosphate, épuisé à présent, les 200 milles de la Zone Economique Exclusive, représentent 425 220 km2 riches permettant à la France d’être membre de la Commission des pêches américaines et de pouvoir pêcher le thon en océan Pacifique. Outre le poisson le sol sous-marin de Clipperton est l’un des plus riches en nodules polymétalliques : des milliards de tonnes de nickel, de cuivre et de cobalt. Attention en 2002 pour conserver la ZEE il faudra y séjourner en permanence.

Sera-t-elle un jour d’un intérêt touristique ? Peut-être si l’on veut respecter une faune et une flore encore préservées et si l’on sait pratiquer une certaine forme de tourisme loin aussi bien des quatre étoiles que des clubs de loisirs et d’hébergements.

 

(*) On sait depuis les travaux de MM. Rougerie et Wauthy de l’ORSTOM de Tahiti en 1989 que le phosphate ne provient pas du guano, déjection d’oiseaux marins, mais est provoqué par l’ "endoupwelling" atollien formant le phosphate minéral.

 

Jean Russo nous a quitté en 2001, il a écrit le récit de voyage de son tour du monde et a réalisé de nombreux articles qu’il a publié sur Pammagazine.

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